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Face à l’intelligence artificielle, l’humanité sera-t-elle maître ou esclave, interroge Pascal Picq

L’IA est-elle un danger ou une aubaine pour l’humanité ? Et qu’est-ce que l’intelligence ? Autant de questions auxquelles répond le paléoanthropologue Pascal Picq.

« Il y a une lignée historique de l’intelligence artificielle (IA) et c’est une histoire anglaise », explique d’emblée Pascal Picq, grand paléoanthropologue, professeur au Collège de France, qui vit aux portes de la Gacilly.

Il a analysé les différentes formes d’intelligences humaines en fonction de leurs origines ethniques et notamment, l’esprit anglo-saxon et celui plus cartésien de l’Europe Continentale.

« Et comme l’IA ne vient pas de nulle part, elle s’inscrit aussi dans une lignée intellectuelle anglaise. Il y a toute une filiation entre le grand-père de Charles Darwin, le fameux Erasmus, un type incroyable qui a inventé une machine parlante. 70 ans plus tard, c’est Ada Lovelace, fille de Lord Byron, la première programmatrice au monde. Un siècle plus tard, c’est Alan Turing. Et l’année dernière, Demis Hassabis, prix Nobel, qui a créé Deep Mind. Mais toute l’évolution humaine depuis des millions d’années se fait toujours avec nos espaces techniques et culturels ».

Ainsi l’arrivée du feu il y a des millions d’années a modifié complètement nos sociétés, y compris notre biologie. Et après cela, les agricultures, la révolution industrielle ont aussi modifié l’humanité en profondeur. « Aujourd’hui, ce sont nos espaces numériques qui posent des questions avec les avancées en médecine, en analyse de données… Quels sont les rapports de ces machines sur nos relations individuelles, collectives, sociales et professionnelles ? » Interroge Pascal Picq.

Mais qu’est-ce que l’Intelligence ?

« Je vous défie de trouver une définition de l’intelligence humaine, s’exclame Pascal Picq en souriant, il y en a plus de 120, d’après l’Association américaine de psychologie. Mais quelle est la différence entre cette intelligence, on va dire structurelle, humaine ou animale et une programmation purement artificielle ? »

Il est clair qu’en Europe continentale, l’intelligence est perçue comme un module ou une entité qui, dans notre cerveau, a la main sur tout ce que nous faisons. Notre réflexion, notre raisonnement, nos introspections… « Je pense donc je suis », voilà Descartes. Mais également sur tout ce que nous faisons en termes d’activités physiques, sociales, affectives.

« C’est ce qu’un philosophe, Daniel Bennett, qui vient de mourir malheureusement, appelait le théâtre cartésien, répond Pascal Picq, du point de vue continental / Cartésien, l’intelligence est perçue comme émanant du cerveau gauche. Du point de vue Anglo-Saxon, l’intelligence est la capacité à extraire des schémas d’un ensemble de données et cela émane du cerveau droit, c’est l’intelligence naturaliste ».

Les intelligences artificielles sont analogues, elles résolvent des problèmes de manière similaire mais avec des structures et des fonctionnements différents. Elles ne seront jamais « humaines » au sens anthropologique. À ce propos Pascal Picq en fait une illustration équestre : on laisse les chevaux interagir librement, pendant que le cavalier et cheval apprennent l’un de l’autre. Et avec l’IA Générative, elle est capable d’évoluer par elle-même.

Les enjeux et conséquences de l’IA sur l’humain et la société

Que ce soit en médecine ou au travers des analyses de données, l’IA offre une grande avancée mais pose des problèmes quand elle est mal gérée, sur la santé mentale et le délitement social. Pour reprendre une analogie de Pascal Picq c’est une histoire de « Cyborgs » et de « Centaures ». Les cyborgs sont la jeune génération qui utilise l’IA souvent sans esprit critique et en se mettant en dépendance. Une tendance plus qu’émergente qui peut se comparer à un piège narcissique. De leurs côtés, les « centaures » sont généralement des personnes expérimentées, qui ont une culture préalablement ancrée, maîtrisent leurs domaines et utilisent l’IA comme un outil d’augmentation et non de substitution.

En effet l »IA ne crée pas, elle restitue l’occurrence statistique la plus importante des données existantes, comme le montrent des tentatives d’écriture de romans ou de scénarios de films, qui donnent des productions sans âme. C’est pourquoi si l’humain comprend son rôle et sa place dans ce nouveau paradigme des intelligences, il ne sera pas esclave mais restera maître de sa destinée. Selon Pascal Picq, les écrans et l’usage non encadré de l’IA sont une « catastrophe cognitive » pour les jeunes générations, réduisant leurs capacités d’attention, leur plasticité cérébrale, y compris leur espérance de vie, tout en augmentant leur capacité à céder à la manipulation.

À ce propos Pascal évoque le syndrome de la « Planète des Singes », le livre de Pierre Boulle. L’auteur avertit que l’humanité ne sera pas déchue par un coup d’État des singes (ou des machines), mais par sa propre démission. Au travers de sa paresse physique et intellectuelle, face à des machines qui pourvoient à tous leurs besoins.

« Les singes comme les machines n’ont pas pris le pouvoir, rappelle Pascal Picq, tout allait bien sur la planète des Hommes. Des machines produisaient les biens nécessaires et ils avaient domestiqué les grands singes qui pourvoyaient à tous les services dont ils avaient besoin. Mais au fil du temps, ils ont cessé d’être actifs physiquement et intellectuellement. Et pendant ce temps, les singes observaient… » C’est en d’autres termes l’histoire du maître et de l’esclave de Platon. Et ce n’est que par une démission intellectuelle et collective de l’humanité, doublée d’une paresse à la fois physique et mentale, que l’IA serait capable de devenir un danger. Menant les sociétés humaines à des systèmes totalitaires. Une réflexion à ne pas négliger.